Épisode 1 : In utero
“Tout le monde est très beau, ou alors personne.” dixit ANDY WARHOL

Pendant que ta mère était enceinte de toi,
tu n’étais déjà pas attendu.
Tu allais être le quatrième garçon.
Ton père travaillait à la mine de phosphate.
Ouvrier.
Un salaire court.
Un deux-pièces.
Une seule chambre.
Tes parents dormaient en hauteur, sur une mezzanine bricolée.
Les enfants dormaient en bas.
À même le sol.
Sur une natte en paille tressée.
Cet hiver-là, ton père avait rapporté un gros sac de charbon de bois.
Pour chauffer la pièce.
Pour tenir.
Ta mère était enceinte quand elle a utilisé le brasero pour la première fois.
Elle s’est endormie sur la mezzanine.
Elle a oublié de sortir le brasero.
Quand ton père a frappé à la porte,
elle a essayé de se lever.
La tête tournait.
Le corps ne suivait pas.
Elle est tombée.
De haut.
Sur la petite table basse.
Toutes les dents de devant se sont cassées.

Elle avait une amie.
Lalla Ijja.
Lalla Ijja n’avait pas d’enfants.
Elle en voulait un.
Un garçon, si possible.
Ta mère voulait une fille.
Pour l’aider aux tâches ménagères.
Alors elle lui avait promis le nouveau-né
s’il n’était pas une fille.
Tu es né au début du printemps.
Elle n’avait prévenu personne.
Elle a accouché seule.
À la maison.
Quand on a vu que tu étais un garçon,
Lalla Ijja était heureuse.
Ta mère a confirmé sa promesse.
Elle lui donnerait l’enfant après la période d’allaitement.
C’était dit.
Simplement.
À partir de là,
Lalla Ijja t’a considéré comme son fils.
Naturellement.
Elle ne te quittait jamais.


