Épisode 2 : Au commencement
Tu as deux mères dès le début.
Sans que personne ne t’explique.
Il n’y a pas de cérémonie.
Pas de décision officielle.
Seulement des gestes.
Tu passes d’un corps à l’autre.
D’une maison à l’autre.
Sans transition.
Ta mère te nourrit.
Lalla Ijja te garde.
Le jour, parfois.
La nuit, souvent.
On te déplace sans te réveiller.
On te porte.
On te pose.
Tu ne cries pas plus que les autres.
Tu t’adaptes.
Lalla Ijja te tient contre elle comme si tu étais déjà à elle.
Elle parle de toi à la première personne.
Elle dit : mon fils.
Personne ne la corrige.
Ta mère laisse faire.
Elle a encore mal aux dents.
Elle parle peu.
Quand elle te reprend,
C’est pour t’allaiter.
Rien de plus.

Ensuite, elle te rend.
Tu n’apprends pas à reconnaître une voix unique.
Tu apprends à reconnaître les rythmes.
Deux odeurs.
Deux façons de te bercer.
Deux silences.
Tu ne fais pas la différence.
Tu n’en as pas besoin.
Parfois, tu dors chez Lalla Ijja.
Parfois, tu reviens.
Personne ne note les jours.
Personne ne compte les nuits.
Tu circules.
Tu ne sais pas encore que quelque chose se joue.
Tu ne sais pas encore que l’on puisse être donné.
Tu ne sais pas encore que l’on puisse appartenir sans choix.
Ton corps apprend avant toi.
Tu grandis entre deux présences.
Sans conflit.
Sans explication.
Personne ne parle de séparation.
Personne ne parle d’adoption.
Les mots viendront plus tard.
Ou pas.
Tu n’as pas de point d’origine stable.
Tu n’en manques pas.
Tu apprends très tôt que l’attachement peut être partagé sans être formulé.
Quand tu dors,
tu dors partout.
Quand tu pleures,
Quelqu’un te prend.
Ce n’est pas une chance.
Ce n’est pas une faute.
C’est ainsi.
Tu n’es pas encore quelqu’un.
Tu es déjà circulant.


