Épisode 4 : Enfant des deux maisons
Chez ton père, l’espace manque.
Les corps se partagent la pièce.
Les objets sont comptés.
La mezzanine tient avec des planches.
Elle grince la nuit.
En bas, la natte en paille reste au sol.
On la roule le matin.
On la déplie le soir.
On ne laisse rien traîner.
Tout doit servir.
La chaleur vient du brasero.
Ou ne vient pas.
Chez Hadj Ahmed et Lalla Ijja, l’espace tient.
Il ne déborde pas.
Il ne se referme pas.
Les meubles sont à leur place.
Ils ne servent qu’à ce pour quoi ils sont faits.
Il y a des chaises.
On s’y assoit.
Il y a une table.
On ne dort pas dessus.
Chez ton père, on mange vite.
On se lève pour laisser la place.
Les gestes sont précis.
Chez Hadj Ahmed, on prend le temps.
On parle après avoir mangé.
On reste assis.
Chez ton père, les vêtements passent d’un corps à l’autre.
Ils s’usent.
Ils se réparent.
Chez eux, les vêtements sont choisis.
Ils sentent le savon.
Ils sont repassés et rangés dans une armoire.
Chez ton père, on ferme les yeux pour dormir.
Chez eux, on dort parce qu’on est tranquille.
Tu ne compares pas.
Tu constates.
Tu sais où poser ton corps.
Tu sais où te tenir.
Tu ne demandes rien.
Quand tu passes d’une maison à l’autre,
tu n’emportes rien.
Tu laisses derrière toi
la natte
pour la chaise.
Tu t’adaptes.
Tu apprends tôt
que les lieux n’ont pas la même densité.
Certains retiennent.
D’autres laissent respirer.
Tu n’en tires aucune conclusion.
Tu continues à circuler.



